Charbonus Bikus
📝 Emilien pour Charbon Cycling.

Vendredi 18 avril 2025, nous sommes dans le pays Basque, on est posé dans nos chaises Helinox à côté de nos vélos équipés de sacoches. Jusque-là , c’est la routine de nos aventures en bikepacking !
Sauf que cette fois, nous sommes dans un gymnase, il est 23h45, et dans un quart d’heure, nous serons au départ d’une course d’ultra-cyclisme : la Desertus Bikus.
La Desertus Bikus, c’est une traversée de l’Espagne en autonomie avec 5 checkpoints obligatoires à valider, dispersés dans des déserts ou des lieux spectaculaires. Le reste de la trace est libre, chacun planifie son propre parcours. Mais surtout, cela implique de traverser la péninsule ibérique : alors en résumé, ce sont beaucoup de kilomètres et de dénivelés positifs.
« Qu’est-ce qu’on fait là ? »
Toute l’équipe de Charbon s’est un peu posé la question avant, et surtout BEAUCOUP pendant.
Car à la toute base, il y a 3 ans, on a commencé par prendre nos vélos pour aller se promener, après nos journées de boulot, le long du canal de l’Ourcq à Paris. Un prétexte pour se donner bonne conscience avant d’aller boire une bière au bar.
Cette fois, Maxime me pose cette question en me faisant remarquer que l’on est pommé au centre de l’Espagne — à rouler sur une voie de service accolée à l’autoroute — sous le cagnard, en plein milieu d’une journée de 230 kilomètres et 2200m de dénivelé positif. La balade n’a plus le même goût.
Mais voilà , en 2024, plusieurs copaines (coucou Yann) l’ont faite (ou refaite) et ont fait un gros travail de lobbying pour nous convaincre que c’était faisable pour nous, que c’était bien, et que l’on allait adorer. Alors, (après quelques verres) on s’est laissé amadouer et on s’est inscrit !
Le jour du départ, on est 7 Charbon : Agathe, Théo, Quentin, Maxime, Louis, Max (que l’on appelle le cousin fou de Louis) et moi.
La vision de Charbon depuis l’origine, c’est : on se retrouve entre potes, on roule ensemble, on s’attend, on s’entraide et surtout on prend du plaisir.
Mais pour préparer mentalement la DB, on s’est dit : chacun est autonome, fait sa course et roule tout seul, et si on a de la chance, on se retrouve à certains moments de la journée. Parce qu’on sait que sur une épreuve aussi exigeante, on n’aura ni le même rythme ni les mêmes besoins de pause par exemple. Certains roulent plus vite (surtout quand ça commence à grimper), d’autres sont plus réguliers et ne s’arrêtent jamais. La fable du lièvre et de la tortue, tout ça.
Et spoiler alert: on ne s’est pas vraiment trompé car sur toute la semaine, on ne va rouler que 4 heures tous les sept !
Côté orga, on a découpé notre trace à l’avance et réservé des hôtels avant le départ. L’idée était de s’enlever le stress de gérer cela pendant la course. On s’assurait de tous se rejoindre le soir et surtout : d’avoir un vrai lit, une douche et un bon repas. Et puis, ce n’est pas rien, on a pu enlever tout le nécessaire de bivouac de nos sacoches (sac de couchage, matelas, bivy…).
Cette stratégie pouvait faire peur car elle nous obligeait à terminer chaque journée comme prévu, sans pouvoir s’arrêter plus tôt ou plus loin. Avec le recul, on n’a pas regretté ce choix qui nous fixait un objectif clair et réalisable tous les jours. On n’a jamais eu envie de rouler plus loin, et on aurait clairement voulu s’arrêter plus vite parfois !
Le récap jour par jour : let’s go ! 💪🏻




Jour 1 – le grand départ, la grande fatigue
Un quart d’heure après la première phrase de cet article, il est donc 00h01 et nous rejoignons les 360 cyclistes prêt.e.s à partir, gilet fluo sur le dos et lampes qui clignotent dans tous les sens. J’ai à peine le temps de réaliser ce qu’il se passe, que le départ est lancé. Ça part dans tous les sens et contresens. On met les premiers coups de pédales et le peloton s’est déjà disloqué dans le choix des rues.
La journée va être très longue… Notre groupe se perd dès les premiers mètres du départ, dans l’euphorie, et on roulera le plus souvent à 2 ou 3. Ça attaque directement avec le relief basque et on se fait déposer de tous les côtés, mais j’essaye de prendre mon rythme tranquillement. Notre choix de parcours nous fait traverser directement les Pyrénées pour atteindre la bascule en pleine nuit. La fatigue et les conditions dantesques (pluie, vent de face et température d’hiver parisien) sont très compliquées à gérer.
Je roule avec Quentin et Maxime.
› Théo nous a lâché dès les premières minutes, il est parti tout seul devant. On ne le reverra que 10 heures plus tard. C’était un peu un classique de cette DB. Théo partait devant, roulait tout seul, et on le revoyait en fin de journée… Stressé par ses genoux récalcitrants, il s’élançait chaque jour rapidement et allait à son rythme avec l’espoir que la douleur ne s’éveille pas.
› Je vois un scintillement me rattraper à toute vitesse dans la montée des Pyrénées et me déposer sans un regard. C’est le cousin fou, en short et chemise de bûcheron qui a mis le moteur en marche. On roulera tous les 4 après la bascule pour les premières lueurs du jour.
› Louis et Agathe sont derrière. On se rejoindra dans la matinée.
Avec Quentin, on prend un premier coup sur la tête avec la fatigue. On n’arrive plus à suivre les deux Maxime. Et il pleut toujours dans la nuit. À 7h, on atteint tant bien que mal Urroz-Villa, on s’abrite sous un fronton pour dormir un peu, assis contre le mur. Je m’endors profondément sous le coup de la fatigue. Quentin me réveille, le jour s’est levé, je pense avoir dormi une bonne heure. En fait, il s’est écoulé 10 minutes. Quentin avait trop froid. Mais j’ai l’impression d’avoir récupéré beaucoup d’énergie. Sous le porche de l’église, les autres ont essayé de s’endormir : impossible à cause du froid.
À 9h pile, on fait l’ouverture d’un café avec Maxime, Quentin et Agathe, pour se réchauffer, prendre un petit déjeuner et essayer de faire sécher nos affaires. On reçoit les premiers messages des amis et de la famille qui font plaisir : « Les autres sont arrêtés devant. »
Théo nous attend dans les canapés d’un hôtel-restaurant. On en profite pour faire la pause déj + micro sieste + WC + recharger les batteries numériques.
À 11h, on a l’impression qu’il en est 18 tellement l’effort est long et peu agréable. On s’est tous regardé à un moment ou à un autre pour se demander comment ça allait être possible de reproduire cela tous les jours. On se rassure en se disant que les autres jours seront meilleurs, que les conditions météo vont s’améliorer… On n’a malheureusement pas tous la chance d’échapper à l’averse de grêlons.
Dans la ville de Logroño, on aperçoit des compatriotes allongés par terre, au pied d’un fast-food fermé, pour une sieste. On se rassure en se disant qu’il ne nous reste plus que 50 kilomètres pour arriver à l’auberge. En duo avec Quentin, ils seront finalement très très longs, la fatigue nous a lourdement rattrapés et la vitesse moyenne est en train de plonger. On ne parvient plus à avoir de la puissance pour pousser sur les pédales. Les gels et autres alimentations ne suffisent plus. C’est le manque de sommeil qui frappe, en même temps que les gouttes de pluie continuent de nous tremper.
› Agathe roule à une allure plus faible, mais ne fait que très peu de pause. On pense qu’elle est derrière nous, mais en fait elle roule devant.
Anguiano, c’est notre terminus pour cette journée. On se rejoint tous les 7 avec une appréhension palpable et un certain soulagement. On s’affale dans nos lits pour une sieste avant d’aller se remplir le ventre au resto. Au bilan de la journée, nos affaires sont trempées, et plusieurs d’entre nous ont déjà des douleurs aux genoux.



Jour 2 – il faut trouver son rythme
Après une nuit de repos méritée, le programme est simple : c’est la journée avec le plus de kilomètres pour nous (262 km).
› Pour Maxime, c’est déjà le début des soucis mécaniques avec une crevaison dès les premiers mètres. Cette crevaison ne va pas le quitter jusqu’à l’arrivée. Pour rattraper son retard, il va s’infliger une remontée pleine balle, il ne le sait pas encore, mais c’est ce qui va provoquer ses douleurs aux genoux pour les prochains jours.
Les premiers kilomètres nous redonnent le plaisir de rouler dans des paysages magnifiques. On parcourt des vallées au lever du soleil, longe des lacs et traverse de petits villages. Le premier objectif de la journée est aussi le premier checkpoint de l’aventure : le cimetière de Sad Hill, connu pour le film « Le Bon, la Brute et le Truand ». Avant d’y parvenir, nous découvrons des paysages complètement enneigés sur notre route. C’est magnifique et irréel, mais tellement paradoxal par rapport à ce que nous avions imaginé dans notre tête avant le départ : à savoir une traversée de déserts dans une ambiance de westerns américains.
Pour valider le CP à Sad Hill, il faut slalomer habilement entre les innombrables flaques qui entourent les croix en bois du cimetière (nota : c’est un faux cimetière créé pour le film). Un premier dilemme entre ruiner la transmission de son vélo à tout jamais ou se mouiller les pieds, parfois les deux. On n’y reviendra pas de si tôt, alors il faut profiter de ce moment dans un décor improbable. C’est l’occasion de sortir la chaise pour y manger un bout avant de reprendre la route.

Quand on est habituĂ© Ă rouler en France, les pauses boulangeries, c’est un rituel presque hiĂ©ratique. C’est entre ces deux checkpoints que je me suis rendu compte de la diffĂ©rence en Espagne. Au moment de traverser un village, aucun commerce n’est ouvert. Les deux seuls habitants que je croise m’Ă©voquent un cafĂ© un peu plus loin. De l’extĂ©rieur, cela semble fermĂ©, les stores sont tous baissĂ©s. Mais la prĂ©sence de quelques vĂ©los chargĂ©s de sacoches posĂ©s contre la façade me confirme que c’est la bonne piste Ă suivre. Et comme dans tous les cafĂ©s espagnols, c’est une fois que l’on pousse la porte et son rideau de perles que l’on est pris par surprise. Ă€ l’intĂ©rieur, un brouhaha immense, des dizaines de personnes debout, au comptoir ou attablĂ©s, et des kilos de tortillas engloutis. Ce sera notre pain quotidien sur cette DB, et pour moi, l’endroit idĂ©al pour une micro-sieste, en tĂŞte Ă tĂŞte avec mon Coca, en ce dĂ©but d’après-midi, sous le regard surpris des locaux qui languissent sur ma table.
Le deuxième checkpoint, l’ermitage de San Bartolomé, est niché dans le canyon de la rivière Lobos. L’endroit est assez somptueux et surgit après avoir traversé la forêt et le lit du cours d’eau. On aurait aimé découvrir les grottes et randonner dans les environs. Malheureusement, il nous reste encore une centaine de kilomètres à parcourir. De mon côté, je sens que je perds en lucidité après avoir failli percuter d’autres cyclistes, c’est le moment de s’arrêter pour une deuxième micro-sieste dans une sorte d’abri-bus au milieu de nulle part. Un caca sauvage et ça repart.
La fin de journée est un enchaînement interminable de longues lignes droites vallonnées. Heureusement, on les parcourt avec un superbe couché de soleil. La tête plongée dans les prolongateurs, on en profite aussi pour se motiver avec les messages des proches. On arrivera tous dans l’obscurité ce soir là . Pour plusieurs, les premières gênes aux genoux se sont transformées petit à petit en douleurs.
› Théo, Louis et le cousin fou sont arrivés en premier, ils ont commandé à manger à tout le monde avant que les restos ne ferment.
› Maxime a retrouvé Emilie (avec qui on s’est entraîné sur des BFR à Paris). Ils se sont tirés à tour de rôle pour finir la journée tant bien que mal.
Quand Quentin et Maxime me rejoignent à l’auberge à plus de 23h, j’ai préparé leur lit et la bouffe.
De mon côté, j’ai passé la totalité de la journée à rouler seul. Et ça a été ma journée préférée. J’ai pu aller à mon rythme, vagabonder dans mes pensées, trouver ma motivation, me rendre compte de ce que j’étais en train de vivre, m’arrêter, manger et micro-siester à mon rythme.



Jour 3 – ah, c’est ça l’ultra ?
La troisième journée au départ de Sigüenza est un peu une journée typique.
Le relief au milieu de vallées et canyons nous réveille directement les muscles et les rétines. La route du Haut Tajo est superbe. On est complètement seul sur cette route qui serpente à travers les arbres, avec des petits virages en descente qui donnent le sourire, et des points de vue sur la magnifique vallée en contrebas. On en profite car la suite de la journée ne sera qu’un enchaînement de longues portions de routes régionales sans intérêt. Aux environs de Cuenca, cela devient encore pire, on se retrouve sur de longs faux plats montants, à rouler sur le bas côté de la route, et en étant constamment doublé par un flot de voitures et de camions.

Les écouteurs et les playlists de musique sont nos meilleurs amis.
› Maxime a le genou qui dit « bye bye », et l’enchaînement des montées n’aide pas. Il va chanter pas moins de 37 fois à tue-tête « Dolce Camara » de Booba et SDM. Un régal aussi pour nos oreilles devant lui.
C’est peu dire que l’on est soulagé d’arriver à l’hôtel aux alentours de 19h. On se douche, on lave notre cuissard, Théo fait un atelier mécanique, et on descend s’enfiler le menu quotidien sur cette DB : burger-frites avec un morceau de poulet à côté, accompagné d’un Coca, bien évidemment.

Jour 4 – on est au complet
C’est la journée qui est censée être la plus facile, la journée de repos en somme. Mais au final, c’est celle qui connaîtra un bon paquet de rebondissement. Dans les chiffres, c’est 220 km et 1300m de dénivelé positif. Et c’est là que l’on se rend compte qu’il n’y a plus rien de sensé dans notre vision des choses. Car clairement, quelques jours plus tôt, cela aurait représenté une de nos plus grosses sorties, et il aurait fallu quelques jours pour en récupérer.
Avec Théo et Quentin, on a la chance de pouvoir se caler dans les roues de deux couples d’habitués des ultras, pour un réveil optimal et à bon rythme. C’est ensuite un enchaînement de reliefs en plateaux qui nous attend : ça monte, c’est plat pendant un moment, puis ça descend un peu, et ça recommence.
Côté mécanique, outre le fait que Maxime doit regonfler son pneu de façon quasi constante, c’est le premier gros souci du groupe.
› Théo l’avait senti la veille au soir et ça c’est confirmé : son boîtier de pédalier est HS.
Alors, en milieu de matinée, il a gentiment accéléré et nous a largués pour rejoindre le vélociste le plus proche sur le parcours. En quelques dizaines de minutes, son boîtier était remplacé et on était tous les trois à l’heure pour le déjeuner. Le temps de s’enfiler un plat – clairement pas digne de la perte de calories et de la gastronomie française – et on était rejoint par les 4 autres comparses ! Toute la bande était au complet pour rouler ensemble, pour la toute première fois.


Donc évidemment, fidèle à la réputation de Charbon, un énorme nuage noir est apparu et on s’est fait rincer ! Les nuages se sont peu à peu dissipés pour laisser apparaître le premier vrai désert : Los Barrancos, dans la région de Murcia. Une terre aride qui forme des monticules et des ravins. La culture de citrons y est immense, c’est assez déroutant et ça embaume aussi nos narines. Là , ça y est, c’est ce que l’on était venu voir sur la DB. Un paysage qui ne ressemble pas à nos habitudes, un désert. Ça en met plein les yeux, c’est fou. Un lieu iconique pour y poser nos chaises le temps d’une pause, et pour Quentin d’y laisser définitivement son genou. Hors service. Une démarche digne d’un pirate avec une jambe de bois. Ça boitille sévère et on s’entraide pour le pousser dans les montées jusqu’à l’hôtel du soir pour un repos plus que mérité, avec un doute sur sa possibilité de repartir le lendemain.
› Maxime s’est trouvé une nouvelle motivation et mission du soir : trouver des sacs de glaçons pour remplir notre baignoire pour un bain glacé sensé nous revigorer et apaiser nos jambes toutes tétanisées. Un régal.
› Le cousin fou nous dit qu’il va peut-être doubler la journée de demain pour arriver plus vite à l’arrivée, et revenir nous chercher sur la route le lendemain. On lui répond « oui oui, fais toi plaisir ». Spoiler : il n’en sera rien, il va rester avec nous. Parce que je ne vous ai pas dit, mais il a la mononucléose depuis le départ.



Jour 5 – le désert, c’est des cailloux
On se rend compte que l’on a déjà fait plus de 1000 kilomètres ces derniers jours ! Ça n’a pas de sens.
› Quentin nous dit qu’il va se faire les 230 km de l’étape, à son rythme, et qu’il sera avec nous le soir. On connaît sa force mentale, donc on lui fait confiance et on le laisse se mettre dans sa bulle.
Le départ à l’aube est apaisant avec l’odeur des champs de citronniers, mais cela ne va pas durer. Au niveau des paysages, ce sera sûrement la journée la plus belle…
Ça commence dès le matin avec des routes de service qui longe l’autoroute pendant des kilomètres et des kilomètres, saaah quel plaisir ! Ça alterne avec quelques routes au milieu d’immenses champs de laitues et d’artichauts, oĂą des paquets d’ouvriers sont dĂ©posĂ©s par autobus pour y travailler. Ça pose question et ça fait rĂ©flĂ©chir sur notre consommation.
Et c’est dans cette matinée que Maxime se demande ce qu’on fait ici ?!
Le début de journée n’est donc pas incroyable, mais heureusement, on aperçoit bientôt la mer à Garrucha, pour la première fois. Cela signifie que l’on s’approche du but. On a parcouru cette grande diagonale à travers l’Espagne.
› Théo est tellement heureux d’y être arrivé qu’il prendra une amende avec un sourire jusqu’aux oreilles. Sachez que les policiers espagnols sont aussi tatillons que ceux de la PM parisienne pour le port d’écouteurs.



Petit café obligatoire en bord de mer avant de repartir reboosté. Puisqu’il va falloir du courage pour la suite. On attaque une longue portion de route, au milieu de rien, et toujours accidenté par du relief. Il n’y a aucune voiture. Le plaisir vous vous dites ? Zéro voiture, mais des centaines de camions bennes dans les deux sens. Toutes les 30 secondes, un nouveau camion déboule pour nous doubler à pleine vitesse. Tu m’étonnes, on va passer devant la plus grande carrière de gypse en Europe. Le port de Garrucha en exporte 7,1 millions de tonnes par an. J’ai rarement connu une route aussi désagréable, bruyante et où l’on se sent aussi vulnérable.
› Maxime s’arrête toujours aussi souvent pour regonfler son pneu.
On pousse un cri de soulagement au moment d’apercevoir la carrière. La suite de la route se fera sans camion. Peu après, on tombe nez à nez avec un caméléon commun au milieu de la route. Ça aura le mérite de nous divertir quelques minutes, on le met en sécurité et on fonce en direction du prochain checkpoint : le Castillo de Tabernas. Pour accéder au sommet, une bonne rampe qui fait chauffer les cuisses. Mais la vue en vaut l’effort. On découvre le désert de Tabernas à l’horizon. Ça promet une fin de journée majestueuse.
Le soleil se couche. Le désert de Tabernas sert de décor de far-west pour les films de spaghetti westerns. Ça y est. C’est cela que l’on avait en tête au départ ! Un paysage de désert à perte de vue avec un somptueux coucher de soleil. On oublie les douleurs et on profite de ce moment hors du temps. Clairement mon meilleur souvenir de cette DB.
› Théo nous attend déjà dans l’Airbnb, a fait les courses et nous prépare un énorme plat de pâtes. Le boss.
On prend des nouvelles de Quentin, il arrive. C’est fou ! Il a été rejoint par Guigui, un autre participant qui vise le record de crevaisons sur l’épreuve. On l’accueille avec ses péripéties dans l’Airbnb avec nous.



Jour 6 – la dernière ligne droite
C’est le dernier jour. 201km to go ! FOLIE.
› Maxime est à plat au moment où tout le monde est prêt pour partir.
Cette fois, je ne laisse pas ThĂ©o partir seul devant, je pars avec lui. On passe une partie de la matinĂ©e avec Amy et Geneviève, une anglaise et une canadienne. On se rend tous compte de ce que l’on est en train d’accomplir, que c’est fou. Mais malgrĂ© tous les kilomètres dĂ©jĂ parcourus, ce n’est pas encore terminĂ©. On essaye d’en profiter au maximum pendant cette dernière journĂ©e, malgrĂ© les douleurs qui sont plus que jamais prĂ©sentes. Il fait beau, il fait chaud. Les conditions n’ont plus rien Ă voir avec le premier jour, c’est dĂ©routant quand on y pense.
› Guigui crève encore. Les deux Maxime l’attendent et l’aident.
Les routes sont magnifiques. Cela alterne entre le désert encore à proximité, des montagnes enneigées, des vallées rocailleuses, des forêts de pins, des routes sinueuses le long de lacs colorés d’un bleu perçant.
On traverse des petits villages. On échappe de peu à une amende pour un feu rouge grillé. Avec Théo, on se dépêche pour atteindre Granada. On s’est fixé un objectif ridicule : arriver avant la fermeture du magasin de farces et attrapes pour acheter des fumigènes pour l’arrivée. Mais on n’a pas réussi.
› Maxime a cassé son dérailleur dans une chute grotesque avec Guigui en début de journée. Il ne peut plus utiliser toute sa cassette. Il explose ensuite tous ses records de vitesse en faisant toutes les montées en danseuse.
Au moment d’attaquer la dernière montée de la journée et de la DB, la chaleur est à son apogée. Nos gourdes sont vides et les genoux grincent. Au sommet, c’est le dernier checkpoint, on lâche toute la pression. On y retrouve Amy pour partager cette émotion et on attend Quentin. Il arrive très peu de temps après Théo et moi. Quelques kilomètres plus loin, c’est la véritable fin du dénivelé positif. Les deux Maxime nous y attendent depuis déjà quelque temps, ils ont roulé comme des bêtes toute la journée. Louis et Agathe sont derrière pour rouler ensemble. On n’a qu’une seule hâte, qu’ils arrivent le plus vite possible et que l’on entame la très longue descente jusqu’à la mer.
Moi qui aime les descentes, celle-ci est magistrale. La vue sur la mer, une vallée rocheuse et sculpturale, une route en parfait état, un soulagement de fin d’aventure. Les yeux mouillés. Le plaisir dans les virages à pleine vitesse. Une jouissance incommensurable. Une descente que j’aimerais pouvoir refaire à chaque sortie vélo.
En bas, c’est l’arrivée. La déambulation le long de la plage pour atteindre le bar final. Les copaines qui nous y attendent. Les pintes qui nous sont tendues. La plage. On plonge dans la mer.
Ça y est. Demain, on n’enfile pas le cuissard. On met un réveil, mais seulement pour profiter du buffet de l’hôtel au petit déjeuner. On fait une sieste. On profite de la piscine. On va féliciter ceux qui en terminent.



Conclusion
L’expérience était folle !
Cela nous a permis de nous rendre compte qu’il est possible de traverser l’Espagne sur son vélo, en moins d’une semaine. De parcourir 1 383 kilomètres et de grimper 15 459 mètres de dénivelé positif à la force des jambes, mais surtout beaucoup de la tête.
On a fait exploser nos statistiques quasiment tous les jours, ce qui n’est pas normal. Cette course nous a poussé dans un autre état d’esprit où nos repères habituels ont été bouleversés. Non, faire 230 kilomètres par jour n’est pas normal. Non, 200 km et 1000 m de D+ n’est pas une journée « de repos ».
Ce changement de perspective nous a justement amené à réfléchir sur la longue distance. Que ce soit dans le vélo, ou encore plus dans la course à pied, l’ultra devient aujourd’hui une banalité. Quand j’étais petit, il n’y avait dans mon entourage qu’une seule personne à avoir réalisé l’exploit de courir un marathon. Le marathon est désormais la case à cocher pour être un « vrai » runner. Gardons en tête qu’en réalité, moins de 1% de la population mondiale participera à un marathon dans sa vie. Forcément, notre vision est altérée par notre cadre de vie et les gens qui nous entourent. On s’est fait traquenarder par nos amis proches, c’est ce qui nous a motivé, rassuré, et c’est ce qui a rendu cette aventure réalisable dans nos têtes. Néanmoins, à l’heure où l’on peut être tenté de s’inscrire à des aventures toujours plus folles, extrêmes ou excitantes, je pense qu’il est important de remettre en question ces choix, d’essayer de comprendre ce qui nous plaît et nous correspond, sans forcément céder à l’appel social. De notre côté, on est arrivé à la conclusion que nous n’étions pas des cyclistes d’ultra. Ce sport n’est pas fait pour tout le monde et c’est ok.
Quelqu’un a écrit que ce n’était pas le fait de réaliser un ultra qui était fou. Mais plutôt d’avoir envie d’y retourner ! Et je crois qu’on est assez d’accord sur ce point. « Tu vois ? Le monde se divise en deux catégories. » Ceux qui aiment les ultra-distance à vélo. Et ceux qui préfèrent écouter la roue libre tous les 3 coups de pédales. Chez Charbon, ça préfère écouter la roue libre en papotant.
On a longtemps pensé que l’édition 2026 serait la dernière de la Desertus Bikus. Alors, on est vraiment heureux et fier d’avoir pu y participer une fois dans notre vie. On aurait vraiment regretté de ne pas avoir franchi le cap de l’inscription et de ne pas avoir testé cette pratique du vélo. C’était, de notre point de vue, le meilleur événement d’ultra pour nous plonger dans cette expérience. On a adoré la bienveillance de tout le monde, l’ambiance tout du long, et la passion des personnes de l’ombre qui se démènent pour l’organisation. Si vous avez envie de vous lancer sur de l’ultra, que vous avez peur, c’est un des événements qui, selon nous, coche beaucoup de cases pour s’y retrouver, avec surtout une mixité mise en valeur et encouragée.
Merci d’avoir lu jusqu’ici si vous y êtes parvenus.
Merci à la famille vélo pour nous procurer ce genre d’émotions.
Merci à nos partenaires qui nous ont soutenus pour rendre cette expérience plus confortable.
Et merci les Rookies, parce que c’est aussi en partie grâce à vous que l’on vit le vélo comme cela.

———
Photos de Antoine Bernays, Jennifer Nguyen, James Carter & Charbon Cycling